18 mars, 2009

Sous le signe de l'abondance - Chapitre 6 — Pauvreté

 Chapitre 6 — Pauvreté

 

L'abondance introduite dans le monde depuis que l'homme a trouvé moyen de transformer l'énergie et d'atteler à son service les forces de la nature, devrait se réfléchir en sécurité économique pour tous, en confort au moins modeste dans tous les foyers, en une ère de bonnes relations sociales entre individus et nations, dans la joie et dans la paix.

Tout autre, hélas! est le tableau qui frappe les yeux dans tous les pays du monde civilisé.

Face à l'abondance qui s'accumule, sauf quand on la détruit en temps de guerre, s'étale la misère la plus dégradante.

Élévateurs et entrepôts regorgent; vitrines, journaux, radio et agents proclament partout les produits les plus divers. Et pendant ce temps-là, dans les maisons, on se prive de nourriture, on fait durer les guenilles et les vieux meubles.

«Quel pourcentage de notre population ne fait qu'exister, au lieu de mettre à profit la richesse disponible et suffisante pour vivre dans un confort raisonnable?» (Rév. Charles E. Coughlin, Money, p. 26.)

Mais des citations sont à peine nécessaires. La plupart des lecteurs n'ont qu'à examiner leur cas personnel et celui de leurs voisins. Qui donc est aujourd'hui assuré du lendemain?

Personne ne doute que, demain, le Canada puisse continuer à fournir abondamment ce qu'il faut en fait de nourriture, de vêtement et de logement. Non; mais combien sont sûrs d'en avoir une part suffisante pour eux et leur famille, demain, après-demain, l'an prochain?

Le chiffre des chômeurs, des hommes et des établissements mis en congé devrait, logiquement, indiquer une surabondance de biens, la saturation de la consommation. Il exprime surtout des souffrances, du dénuement, du désespoir.

Les biens sont là, les besoins en face. Pourquoi les biens ne viennent-ils pas combler les besoins? Qu'est-ce qui empêche donc l'économie d'atteindre sa fin?

Pourquoi les consommateurs qui ont tant de besoins non satisfaits ne tirent-ils pas sur ces biens préparés pour eux?

L'existence de la pauvreté généralisée, en face de tant de production et d'une énorme capacité de production non utilisée, est une terrible accusation contre l'organisme de distribution.

Jamais l'offre ne fut si abondante. En face de l'offre, n'existe-t-il donc pas une demande?

La demande existe. Mais le titre qui lui donne accès à l'offre fait défaut; ce titre, c'est l'argent.

Demande réelle, demande efficace

Il convient, en effet, de distinguer entre demande réelle et demande efficace.

La demande réelle est celle qui découle de besoins réels. Tant qu'il y a des gens qui ont faim, il existe une demande réelle pour de la nourriture. Tant qu'il y a des gens sans abri convenable, il existe une demande réelle de logement. Tant qu'il y a des malades, il existe une demande réelle de remèdes et de soins médicaux.

Mais cette demande réelle ne devient efficace que si elle présente le titre à la production, l'argent.

La demande efficace existe seulement là où l'argent est uni au besoin.

Sous le régime économique actuel, en temps normal, on constate beaucoup de demandes réelles dépourvues du titre qui les rendrait efficaces. La production, obligée de récupérer ses frais, cherche les endroits où il reste encore un peu d'argent et met tout en œuvre pour y susciter une demande. C'est la pression de vente, qui ne répond plus à l'appel du consommateur, mais à l'appel du producteur.

C'est le renversement de l'ordre économique. Le consommateur devient l'instrument à exploiter, non plus le maître à servir.

La solution humaine serait de faire venir l'argent là où est le besoin, non pas de faire naître le besoin là où est l'argent. Rendre efficace la demande réelle, et non pas créer des besoins artificiels là où n'existe pas de demande réelle.

Pour réconcilier la demande réelle et la capacité de payer, remarque le major Douglas, il faudra renverser la poursuite du pouvoir et la remplacer par la poursuite de la liberté, et cela implique une modification du syste de distribution (Economic Democracy, p. 88).

Il ajoute, avec une juste conception de la fin de l'économie:

«S'il reste encore un peu de bon sens dans le monde, on admettra que la demande réelle est l'objectif propre de la production, et que cette demande réelle doit être satisfaite, en commençant par le bas. C'est-à-dire qu'il faut, premièrement, produire en quantité suffisante ce qui répond aux besoins communs à tous; en second lieu, instituer un système économique qui assure la distribution universelle et pratiquement automatique de ces biens faits pour tous. Ceci achevé, on peut songer, jusqu'à la limite jugée désirable, à la production d'articles ayant un champ d'utilité plus restreint. Toute difficulté financière est hors du sujet. Si la finance ne peut s'ajuster à cette simple proposition, la finance a failli et doit être remplacée.»

Puisque la production existe pour la satisfaction des besoins du consommateur, et puisque, d'après les règlements généralement reçus, le consommateur doit présenter l'argent pour pouvoir tirer sur la production, l'argent doit être entre les mains du consommateur en rapport avec ses besoins conjugués avec la capacité productive du pays. S'il n'en est pas ainsi, l'argent travaille contre le consommateur, donc contre l'homme. Un changement s'impose.

C'est parce que l'argent entrave la satisfaction du consommateur qu'une certaine école propose l'abolition de l'argent. Le gouvernement s'emparerait de toute la production non consommée par ses auteurs et il la répartirait lui-même à tous les membres de la communauté.

C'est la solution communiste, dont personne ne veut chez nous.

On ne peut pourtant pas approuver l'immobilisation des produits et de la production en face de besoins criants.

Nous ne nous arrêterons pas à la solution dictatoriale, dans laquelle ce n'est plus le consommateur qui exprime ses besoins: un surhomme dicte à chacun ce qu'il doit avoir et à la production ce qu'elle doit faire. Il arrive alors que les canons peuvent pousser aux dépens du pain.

Il y a une autre solution — la solution qui, en plaçant l'argent entre les mains du consommateur, de TOUS les consommateurs, conférer au consommateur, à TOUS les consommateurs, le droit de vote sur les produits. Le consommateur alors oriente réellement la production. C'est la solution du Crédit Social. Elle a permis à un sociologue d'écrire:

«Si vous ne voulez ni du socialisme ni du communisme, opposez-leur le Crédit Social.» (R.P. G.-H. Lévesque, o.p.)

Mais il faut étudier cette question de l'argent, pour comprendre où pêche le système monétaire et comment le faire fonctionner et accomplir son rôle.

Par Louis Évan